Sunday, April 3, 2011

Homélie dominicale

C’est dimanche, j’ai donc ouvert rituellement msnbc pour voir s’il y avait dans les news matière à homélie. Trois « travailleurs » de l’O.N.U. ont été exécutés par un amas d’Afghans en colère contre un certain pasteur Jones qui venait de brûler un (un seul) exemplaire du Coran dans une petite église du Sud des Etats-Unis.

Qui faut-il blâmer ? Tout le monde.

D’abord ceux qui confondent les livres et les hommes. Brûler un livre, c’est brûler du papier. D’ailleurs il faut généralement le tremper dans du kérosène, autrement seuls les bords et marges brûleront.

Ensuite ceux qui confondent les livres et « la parole divine ». Hormis le grand Toth-Hermès, aucun dieu n’a jamais su écrire : pourquoi donc en aurait-il eu besoin ? En outre, il faut quand même avoir une main (une main d’homme, je précise en vous renvoyant à ce que Derrida disait de l’humainisme) pour tracer une seule lettre. Ou dessiner un hiéroglyphe. Et si l’on me parle de machines, il a bien fallu des mains pour les construire. Il n’y a pas de machine immatérielle, ou alors on en reste à l’obscur grand Manitou dont les desseins nous resteront éternellement obscurs, puisqu’ils ne se dessineront jamais noir sur blanc.

Il n’y a pas de saintes écritures, car l’écriture est tout sauf sainte. Brûler le Coran n’est pas plus que brûler la Bible ou l’Annuaire téléphonique, il faudrait voir ce lui qui demandera le moins de kérosène. Une légende court qu’Arthur Rimbaud aurait jeté au feu (du foyer maternel de Roche) le seul livre qu’il ait jamais voulu « publier », Une Saison en Enfer, à peine cinquante pages que je tiens pourtant pour ma propre Bible, infiniment plus portative que la « vraie », même sur « papier-bible ».

« Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. »

(J’avais laissé mon livre au bureau, mais il m’a suffi de taper « Rimbaud Une Saison en Enfer texte » pour trouver le passage de "Mauvais Sang "que je voulais citer.)

L’horrible « travailleur » (c’est en ces termes qu’Arthur appelle le poète à venir) voit peut-être l’incendie de la même façon que Marx dans La Guerre Civile en France : qu’importent les biens quand il s’agit d’abord des vies humaines ? Voici donc pour finir un extrait (toujours cité d’après Internet, cette fois une Université française qui met Marx gratuitement en ligne, au contraire des éditeurs « marxistes » mais c’est naturel, Marx n’ayant jamais été marxiste) :

« Le Paris ouvrier, en accomplissant son propre, son héroïque holocauste, a entraîné dans les flammes des immeubles et des monuments. Alors qu’ils mettent en pièces le corps vivant du prolétariat, ses maîtres ne doivent plus compter rentrer triomphalement dans les murs intacts de leurs demeures. Le gouvernement de Versailles crie : « Incendiaires ! » […] La bourgeoisie du monde entier contemple complaisamment le massacre en masse après la bataille, est convulsée d’horeur devant la profanation de la brique et du mortier ! »

Tuesday, February 1, 2011

donner du Caire à l'ouvrage

Chapitre 23. Ma bouche est ouverte et ce qui la bâillonnait a été relâché par le génie du lieu. Toth est venu avec son nécessaire de magie, et les liens de Seth qui m’avaient bâillonné ont été desserrés. D. les a défaits, il a déconstruit les tours de Seth. Ma bouche s’est ouverte, percée par C. avec son harpon de fer avec lequel elle a fendu en deux les lèvres des autres dieux. Je suis S., et je siège aux côtés de Celle qui habite le grand vent du ciel ; je suis Orion l’Aveugle qui demeure en la bonne ville du Cœur. Les dieux répondront de tout sort lancé contre moi !

Chapitre 26, pour donner du cœur à l’ouvrage. Mon cœur est bien le mien, il habite la maison des cœurs et y repose en paix. Je ne mangerai pas les gâteaux d’Osiris sur la rive droite du fleuve que tu fasses voile en amont ou en aval, et je ne monterai pas dans cette galère. Ma bouche me sera rendue pour que je puisse parler avec, mes jambes pour aller où bon me semble, et mes bras pour terrasser mes ennemis. Les portes du pouvoir m’ont été ouvertes ; ses mâchoires se sont desserrées pour moi, il a ouvert mes yeux, il a étendu mes jambes restées contractées ; Anus-bis m’a affermi les hanches qui ont été ressoudées à la base ; S. me fait bander tout du long, jusqu’au ciel de Memphis, j’aurai le cœur éveillé, j’aurai commande sur mes jambes et pouvoir d’agir selon mon gré ; nul ne me refusera l’accès aux portes de l’Occident où je vais et viens en toute liberté.

Sources: MFM, Livre des M. 2009.

Saturday, November 20, 2010

Dernière lettre à Derrida


7 février 2004

Cher Jacques,

Voici que sur le point de vous écrire ou plutôt de vous réécrire, car j’ai égaré la lettre écrite il y a une semaine, je tombe, au milieu d’archives diverses et, j’allais dire d’un mauvais jeu de mots, avariées, sur ce que je crois bien être la première lettre que vous m’ayez adressée, sur papier à en-tête des Hautes Etudes, datée du 14 juin 1991—la date est manuscrite, comme la signature et les quelques mots dessous : « Cette lettre m’est revenue, je la renvoie. J.D. » (Je devais être rentré en France après mes deux ans de Seattle, et vous n’en saviez rien.) Comme toujours ou presque, vous cherchiez à vous faire pardonner la brièveté (« Pardonnez-moi ce mot exsangue »), et comme toujours ou presque, ce sera d’être trop disert que je voudrais me faire pardonner à l’avance.

Vous veniez de recevoir le manuscrit du second tome de Solitudes, et vous écriviez, je cite car je doute que vous en ayez gardé une trace : « A travers votre livre comme à travers votre lettre, je vous suis de mieux en mieux, et avec une sympathie croissante, dans vos itinéraires de pensée aussi bien que dans votre trajectoire américaine. »

« Je vous suis de mieux en mieux » : treize ans plus tard, je suis très tenté de me dire, sans rire : « eh bien, il en avait de la chance ! ». Rien en effet ne me paraît plus problématique aujourd’hui, où je suis bien incapable de dire, sinon où je suis—physiquement, revenu à Nashville, terme de ma « trajectoire américaine » depuis plus de sept ans—du moins où j’en suis.

Coïncidence, voici qu’à une demande de sujet pour une conférence je ne sais plus trop où sur ce continent, j’ai donné, puisque l’on me demande fort naïvement de présenter quelque chose de soi-disant plus « facile à suivre » que « Blanchot ou Nancy », votre « animal que, donc, je suis », avec comme dessein premier d’élucider la question restée pour moi en suspens depuis la décade de 1997, qui n’est d’ailleurs pas tant celle de « l’animal » que du « suivre ». Il y a quelque temps, étant appelé à parler dans une conférence « Heidegger » à New Haven, j’avais donné comme titre de ma contribution « Pas à suivre » ; j’y citais les mots de Heidegger commentant les derniers mots de Nietzsche sur le dernier pas, le plus difficile à accomplir, à savoir, ce qui suit après l’avoir trouvé, la nécessité de le perdre.

Bien sûr, le « qui suit qui ? », et surtout « qu’est-ce que suivre, suivre une trace qui n’est pas écrite à proprement parler, dans le parler du propre de l’homme ? », c’est aussi la question de l’animal, et je devrais joindre à la photo du chat disparu « Jackie » celle du chien qui a suivi et que ma future vient d’adopter d’une association vouée à sauver les « retired greyhounds » de l’abattoir ou des laboratoires, un splendide lévrier tout noir qu’elle a appelé, sans ambages, « Ulysse ».

J’ai préféré aujourd’hui vous envoyer ce « faire-part » qui ne fera sans doute que confirmer ma réputation de « philosophe morbide ». Je laisse dire, comme vous devez bien le savoir les réputations sont parfois des paravents bien commodes.

Fallait-il préciser le lieu, l’époque, les circonstances ? Cimetière de Chauchilla, situé à 30 km de Nazca, Pérou, où nous avons été voir les fameuses « lignes » à propos desquelles le guide écrit : « Nul ne connaît la signification exacte de ces immenses motifs géométriques dessinés dans le désert et uniquement visibles du ciel » ; le même guide dit aussi ceci du cimetière : « Il est conseillé de suivre le sentier balisé, car le sol est jonché d’ossements et de fragments de tissu ». J’ai moi-même failli marcher sur un crâne d’enfant.

Tout cela pourrait en effet paraître infantile—et l’est peut-être. Peu m’importe : il est simplement étrange qu’enfant, j’ai été si familier des tombes « nues » dans le désert, ou des momies dans le musée poussiéreux du Caire. L’Amérique a bizarrement à voir avec cela.

En toute fidèle amitié

Tuesday, November 9, 2010

Georg Trakl n’est jamais mort


Date: Sat, 09 Nov 2002

Cher Monsieur, Je viens de terminer votre « dict », Tombeau de Trakl. Comment vous dire ce que j’ai pu ressentir si ce n’est que j’ai le même ressenti que vous ? […] Ce que Trakl dit, c’est ce que je cherche à dire[…] mes photographies. Sa vision de la vie est la mienne, malgré les différences de contexte historique, économique. J’ai l’impression d’avoir été lui. Etrangement. Je suis passionnée par son œuvre, et j’ai l’impression d’être la seule. Je pense qu’il n’est jamais trop tard lorsqu’on est conscient. C’est pour cela que je prends la liberté de vous écrire. […] Votre phrase pourrait être la mienne : « Il n’y avait vraiment rien à voir et je l’avais toujours su. Ou bien il fallait inventer un autre regard, un autre sens et une autre image. »

Date : Fri, 8 Nov 2002 18 :33 (Central Standard Time)

« D’abord, et pour vous citer, « merci de m’avoir lu ». Se faire lire est parfois un genre de terrorisme, c’est d’ailleurs pourquoi je préfère infiniment les lettres de lecteurs inconnus. Le fait est : avoir lu Trakl est are, et comme pouvez aisément vous l’imaginer, mon livre n’a pas été un best-seller. Il n’y a pas à s’étonner là : on est aussi seul à lire Trakl qu’il était seul, seul à être Trakl, et peut-être est-ce cela, et cela seul, qui m’a attiré : ses solitudes.

« Et n’est-il pas étrange de « communiquer » autour de quelqu’un qui a dit qu’on ne peut en aucun cas communiquer ? Trakl à l’âge de l’Internet ! […] Si vous voulez, je peux vous envoyer une photo de la tombe de Trakl. (Par courrier ordinaire, ça date quand même !) Puisque vous voulez marcher dans ses pas, est-ce que vous comptez aller aussi à Grodek, aujourd’hui en Pologne ? Un dernier point, avant de clore cette lettre trop bavarde, je serais plus qu’intéressé à savoir ce que vous entendez par « vision de la vie » chez Trakl, qui n’est peut-être jamais mort, mais peut-être pour l’avoir toujours été…»

Sat, 9 Nov 2002 17 :00 (Central Standard Time)

[…] Mais sincèrement, j’allais dire prosaïquement, je veux dire, sans rhétorique, j’aime bien marcher dans vos pas. Les nuées, par exemple : c’est une exposition visuelle de la condition poétique (dans les nuages, selon Baudelaire). Et la série étonnamment exacte des brumes… J’avais votre âge (est-ce un hasard s’il mesure la durée de la vie de Trakl ?) quand j’ai dit adieu à toute image (j’avais commencé à avoir des vues sérieuses sur le cinéma). J’en éprouve maintenant plus d’un regret. Les mots, j’ai beau en être fou (comme l’écrit mon ami philosophe Jean-Luc Nancy), ils ne me satisfont jamais vraiment. Je me console en me disant que ce qui leur manque est aussi ce qui fait leur force : ils disent toujours autre chose que ce qu’on veut leur faire dire. J’essaie de les plier dans tous les sens, mais du coup ce sont eux qui s’en vont dans tous les sens. Bref, ils résistent trop ou pas assez. Et, au fond, comme je n’aime pas être leur prisonnier, je les laisse faire. Car l’admirable, c’est qu’ils parlent encore mieux quand on les laisse tout seuls. »