L'expérience ultime serait celle d'un pur Dasein : le soleil du solipsisme existential confinant à
l'autisme pur & simple reste seul à briller, à la différence près que tout
monde ou corrélat s'étant effondrés, demeure pur désert. Mais pur ça n’a pas le
sens. Et alors ? Est-ce une objection si c'est bien tout ce qu'il y a ? Il faut
bien l'affirmer : ce qui se passe se
passe même de sens. S'il y en avait un déjà prêt avant de se passer (et de se
transmettre), il ne se passerait rien. De même, il n’y a jamais vraiment eu de
débat sur la réalité du monde extérieur (personne n’en a jamais douté un
instant), parce que là n'est pas la question ; elle porte plutôt sur le
sens de l'extériorité. En posant l’existant comme pur dehors, Heidegger
raturait définitivement toute extériorité autre.
Si le Dasein ne peut-être que hors de soi, c'est-à-dire auprès du monde
extérieur dont il se soucie, que pourrait-il bien y avoir hors de lui qui lui
soit adressé, à prendre et apprendre en
propre ? Incapable de répondre, mon Dasein se « trouve » de
nouveau perdu entre deux dehors différents mais toujours sans intérieur ; je ne
dis pas sans personne intérieure, car il y a bien quelqu’un, ne serait-ce que
celui ou celle qui trace les lettres « présentes », alors que,
« dehors », la lumière commence à tomber sur les oiseaux, le train,
etc. Mais ce quelqu'un qui semble indéniablement ou peut-être juste diablement
être là, il n'a pas de chez soi, nulle part où aller ni habiter, nulle part
d'autre que chez moi, ce qui est bien embarrassant parce que je ne suis pas
bien sûr de savoir où c’est, chez moi. Au contraire des choses, qui sont ici ou
ailleurs, quelqu'un, celui ou celle qu’il faut présupposer habiter là, n’est ni d’ici ni d'ailleurs, et ce
n'est pas rassurant du tout. C'est vous, c’est moi, et ce n'est ni vous ni moi.
Remplacez-vous ou moi par n'importe quel autre nom ou pronom, pourvu que la
structure se répète à l'identique : la division qui sépare le même du
même, et qui fait que le même, c’est le même en n’étant jamais identique à soi.
La formule de l’identité de ce quelqu’un qui habite à la place de soi (qui n’en
a pas à soi) donne aussi celle de l’affolement de tout sujet : pour être
égal à soi, il lui faut être infiniment inégal.
Thursday, April 9, 2015
Sunday, March 15, 2015
Idiologie sans idéologie
« Ce dont notre vie a besoin, ce
n’est ni d’idiologie ni d’opinions creuses ; c’est plutôt de ceci :
que nous vivions sans trouble. » Ainsi Karl Marx traduit-il un passage de
la lettre d’Epicure à Pythoclès. Le terme « idiologie » a été
systématiquement transformé en « idéologie » qui est un terme moderne
apparu seulement à la fin du XVIIIème siècle, et revendiqué par les
« Idéologues » comme Destutt de Tracy, dans l’optique positive d’une
« science des idées ».
Comme le rappelle Maximilien Rubel,
l’éditeur du volume III de la Pléiade, « si les Grecs avaient pu le moins
du monde parler idéologie, nous devrions lire un composé d’ἰδέα, non pas d’ἲδιος
(propre, personnel, particulier). (…) Voici le texte que Marx avait sous les
yeux : οὐ γάρ ἰδιολογίας
καὶ κενῆς δόξης ὁ βιός ἠμῷν ἒχει, « car notre vie n’a pas besoin de rhétorique personnelle ni de vaine
gloire ». C’est du moins le sens que pouvait lui suggérer la traduction
latine de Gassendi placée en regard du texte grec [faut-il supposer que Marx ne lisait pas le grec,
qu’il cite pourtant quelques paragraphes plus haut: des vers d’Eschyle, il est vrai déjà cités par Aristote justement dans un
but critique à l’égard de la crédulité populaire] : « Rien ne sert de discourir publiquement de
ce qui nous est personnel, propria
jactitare, ni de désirer impatiemment une vaine gloire, inanique gloria gestire. On peut
supposer que Marx, peu satisfait de cette interprétation mais n’alléguant pas
de sens nouveau, a simplement décalqué le terme grec : Nicht der Idiologie und der leeren
Hypothesen hat unser Leben not… » (« Histoire d’un IOTA, page
1509.)
Epicure ne faisait que traduire anthropologiquement ce qu’Héraclite avait formulé
philosophiquement ainsi :
DK
B2, M 23. Sextus Empiricus, Contre les
savants, VII, 133.
διὸ δεῖ ἒπεσθαι τῷ ξυνῷ.
τοῦ λόγου δ᾽ ἐοντος ξυνοῦ,
ζωόυσιν οἱ πολλοὶ ὡς ἰδίαν ἒχοντες φρόνησιν.
« Il faut obéir au commun; or, bien
que le λόγος
soit commun, les nombreux vivent comme s’ils avaient leur propre entendement
privé. »
Tuesday, February 10, 2015
Sunday, February 1, 2015
L'expérience de l'ennemi est nécessaire
Les erreurs sont toutes fatales, et c'est là tout ce qui
se transmet car la vérité ne se prête à aucun compromis : ne se compromet
pas même en se promettant.
Ne s’apprend nulle part mais prend
(feu) où elle veut bien.
Il est clair qu’à chaque fois que
j’approche de la fin, au lieu d’avoir le sens de l’accomplissement (en-œuvre :
ενεργεια : énergie : entéléchie), j’éprouve un besoin urgent de
quitter ce à quoi j’ai travaillé, Héraclite depuis je ne sais plus combien
d’années; il me faut lui donner congé comme dit le poème Génie de Rimbaud qui est encore la
meilleure traduction de ce fragment que Heidegger présente comme alternative à
toute morale éthique humaniste : ἦθος ἀνθρώπωι δαίμων. Encore
aujourd’hui je ne saurais pas traduire mot pour mot, même si je ne cesse de les
creuser pour les entendre parler : ἦθος = ethos ἀνθρώπωι = pour l’anthrope (autrement dit « genre humain ») δαίμων = ? C’est justement le ? qui commande l’ethos pour les hommes : ils ne
savent pas ce qui les tient au point de forger leur manière habituelle d’être,
leur « caractère ».
C'est donc à partir de cela, ou plutôt de
« celui-là », qui les habite, et qu’ils ne connaissent jamais parce
que cela ou celui-là reste « insortable », si c’est lui qui fait le
partage ou distribue les lots, donc c’est à partir de celui-là qu’il y a une
éthique : le rapport à l’inconnu détermine tout le caractère d’un
homme : s’il l’évite (pour la plupart) ou si au contraire il le cultive
pour user de ce sens positif à ce mot : cultiver l’inconnu ou plutôt le
goût pour ce qui nous échappe et nous
gouverne.
Et même trafiquer dans l'inconnu, comme dira Rimbaud plongé dans le Noir du Harrar-Horror.
Or l’inconnu n’a essentiellement pas de
terme : tout l’est, dans la
mesure même où « tout » inclut le connu comme un élément de
l’ensemble avec lequel pourtant il est en total désaccord. Le combat (polemos) avec l’inconnu, c’est la lutte
pour la connaissance. Or l’inconnu, ce n’est rien d’étranger, d’autre :
c’est le Même mais qui « aime » resté caché comme tel (comme même), et
se donne donc de prime abord et le plus souvent comme autre. Bien voir que
cette illusion vient du Même qui ne veut pas (mais veut aussi) être reconnu
comme maître du tout – Zeus dont la foudre n’est pas juste un attribut mais une
arme dans cette lutte « cosmique » qui fait rage dès le départ – dans
la guerre de libération où l’inconnu foudroie le connu et du même coup libère
la connaissance de tout particularisme, de toute spécialisation étroite et
bornée.
La science moderne née de ce conflit a
d’avance tranché pour la sécurité des certitudes subjectives, subjuguée par
l’avidité technologique de puissance. Si elle a pu découvrir la fission de
l’atome, elle pourra aussi désintégrer la planète ou rendre son climat inhabitable : c’est beaucoup plus
facile que de maintenir le discordant ensemble avec l’accordé.
Il n’est pas certain que δαίμων ait toujours eu un sens positif ; au contraire, tout indique qu’il parle plutôt
sous forme d’interdits. Ce qui donne à toute éthique un caractère défensif, de
résistance à l’ennemi. Mais c’est la nature de l’ennemi qui est déterminante « pour
l’homme » : le plus souvent il ne le connaît pas et se trompe
royalement en supposant par exemple qu’il ne peut être qu’extérieur et étranger
à soi. Et c’est bien ainsi qu’il apparaît (comme l’inhabituel), alors que c’est
notre hôte et qu’il faut l’accueillir
comme notre invité, même s’il risque de bouleverser toutes nos habitudes.
Mais quoi ? On en arrive à des
propositions incompatibles comme celles-ci :
a. il faut
accueillir l’ennemi parce qu’il pourrait bien être un dieu (xénophilie homérique);
b. l’homme s’en
tient à ce qu’il considère familier alors qu’il ne voit pas que c’est son
ennemi mortel (sous la forme, par exemple, du mythe de la famille "unie", alors qu'elle naît de la dissension des sexes);
c. c’est
précisément parce que l’ennemi est mortel qu’il est le seul capable de nous
rendre libre à l’égard de la mort, qui n’est donc pas l’ennemi public numéro un
si c’est elle qui maintient l’humanité ensemble, elle qui d’une certaine
manière fait le lien mais toujours dénié du fait de l’idiotie congénitale des
mortels (chacun s'estime propriétaire de ses pensées comme si penser n'était pas commun à tous) ?
Comment s’en sort-on, alors, de ces
apories ? Justement, on ne s’en sort jamais : sinon, ce ne serait pas
de réelles apories ; vouloir s’en sortir est même ce qui empêche d'y séjourner et donc d'en rien apprendre (des répétitions polymorphes de l'Histoire). Mais l’affrontement, le face-à-face n’est pas non plus une option
réelle face à la mort : vu qu’elle n’a aucune face à offrir, elle qui les
efface toutes. Que reste-t-il alors ? Aucune « option », ce
n’est pas une affaire de choix, et le libre-arbitre est bien la plus lâche des
inventions humaines en matière d’éthique. Ni contourner ni affronter « la
mort » mais jouer avec le temps.
Loin de la fuir ou de l’attendre, passer et même "sauter" (Heidegger) par devant elle, mais pour cela, ne
pas lui sauter dessus en pensant être le plus fort. Il n'y a pas de plus fort en la matière, toute force y trouve sa fin - sa mort. Donc juste s’écarter de son « chemin », justement parce
qu’elle est toute tracée, une auto-route, au contraire de l’existence extatique du Dasein. Sauter dans une
dimension différente : « dans » la différence même : le
même différant de l’identique.
Élan ou allant : affaire de légèreté,
de ne pas s'encombrer, de rester dispos (σοφος) : s'attendre à ce
qui contre toute attente advient, survient, a lieu, fait le lieu non seulement
vacant, libre, mais désirable,
habitable.
Mais comment parler de désir là où il n'y
a plus que les gens ? N’y a-t-il donc que la contrariété ou l'adversité qui
rassemble ? Pas l’amitié ou l’amour ? Ou bien reste-t-on englué dans le
dualisme en séparant et opposant les deux ?
Le nid de l'oiseau est-il si différent du
champ de bataille de naguère ? Oui : il n'y a plus de guerre entre « nous »
parce qu'il n'y a rien entre
nous : plus de relation ? Mais si rien entre nous, rien que de l’air,
c'était la condition même de possibilité du lien le plus fort entre deux
êtres ?
Faut-il donc des obstacles en apparence
insurmontables entre les deux pour qu’il n’y ait qu’Un ? Un, c'est-à-dire la relation et non l’un des
termes.
Peut-être n'y a-t-il liberté qu’à partir et non à
rester, mais il n'y a de courage qu’à rester et non à fuir. Le seul pouvoir de
l'existence mortelle serait de se dire adieu à l’avance. Comme une promesse à
tenir mais dans quel avenir ? En attendant ce qui ne peut venir que contre
toute attente qui n’est pas nécessairement le meilleur – l’un-tout, qui ne
peut-être totalisé que depuis la séparation, donc cet univers ne cesse de
s'écouler en divers bientôt ou déjà adversaires pour la conquête exclusive du
tout ; l’ennemi n’est pas l'exclu, il/elle est au contraire bienvenu(e)
pour faire comprendre que rien ni personne ne fait jamais qu’occuper la place pour
un temps limité.
Thursday, January 15, 2015
Tuesday, January 13, 2015
égalité de la religion à zéro
1. Pourquoi faut-il sans cesse repartir à zéro? Au fait, il n'est pas mauvais de rappeler l'origine de cette invention: arabe et non musulmane et encore moins islamique. Et en "profiter" pour rappeler que la Terreur a été instituée comme forme de gouvernement par la (première) République Française. Donc pourquoi toujours revenir à zéro? Parce que sinon il n'y aurait pas d'égalité concevable ni donc d'inégalités à combattre: l'égalité est ou revient toujours à zéro.
2. Dans la même veine, si l'on traduisait littéralement (et si c'était là traduire) "fraternité" en "fraternity", bonjour les dégâts. Les frères ne sont jamais égaux, il y a toujours un aîné; sans parler même des soeurs qui ne sont pas toujours bonnes ou nonnes.
3. Le multi-cult-uralisme est égal au zéro de l'oecuménisme qu'on a vu défiler en grandes pompes funèbres à Paris dimanche dernier; ou comment noyer le poisson dans l'O du zéro = 0
. En la matière (fécale) de cultes & cultures, comme le disait Kant dans une note peu lue du premier appendice intestinal du projet de paix perpétuelle (celle des cimetières étant la plus assurée, encore qu'il n'y ait plus de concession perpétuelle, même au Père-Lachaise), il n'y a qu'un seul cul moral qui soit valide pour tous & tousse ad saeculos c'est culot rom (rom: appartient à la communauté traquée des sans-culottes): je cite l'édition GF de Françoise Proust page 106:
"Diversité des religions: expression singulière. Aussi singulière que si l'on parlait également de morales diverses. Il peut bien y avoir diverses manières de croire relevant non de la religion, mais de l'histoire des moyens utilisés pour la promouvoir et appartenant au champ de l'érudition, et, de même, des livres de religion divers (le Zendavesta, les Védas, le Coran, etc.) mais il ne peut y avoir qu'une seule religion valant pour tous les hommes et tous les temps. Ces manières de croire ne peuvent donc contenir rien d'autre que le véhicule de la religion, ce qui est contingent et peut varier selon la diversité des temps et des lieux."
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