Wednesday, December 9, 2015

Il n'y a rien et puis c'est tout.

"Pour te rassurer dès à présent quant au désert (...), apprends, pauvre vieille, qu'il n'y a, dans le désert, ni ophtalmie, ni dysenterie, ni fièvre. Il n'y a rien et puis c'est tout."
Gustave Flaubert à sa mère, Le Caire, 14 décembre 1849.


C'est d'ailleurs faux sur toute la ligne. Il y a quelques semaines, suite à des pluies soudaines causées par El Nino, le désert chilien, le plus sec au monde, s'est couvert de fleurs d'une extravagance, d'une exubérance inouïes. 

Tuesday, November 24, 2015

Heureux qui, comme Ulysse...

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :
Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.
Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet XXXI, 1558.


Tuesday, October 27, 2015

Desseins étincelants

Du sexe féminin sont sortis les blés,
De la fesse les petits haricots, dit notre mythe,
Des seins sortent les étincelles,
Sans aucune référence.

Un fantôme noir peut être touché et caressé,
Provocateur, c’est bien le corps
Ouvert à l’azur étincelant.



Shuzo Takiguchi, in Derrière le Miroir, Maeght, 1967.

Saturday, October 10, 2015

Ouverture ancienne

Ouverture : L’histoire est caduque.


Elle tombe, elle est de la tombée : du sens, occis : temps d’occident, tant d’accidents. Nous tombons. Tombant, nous — accédons. Accédons par excès : excédés, nous passons au-delà. Nous cédons : la porte cède, elle était vermoulue, le gardien en allé, laissant la maison ouverte à tous les vents. Il y demeure ton courage et ma rage. La foudre aussi tombe. Au milieu des mers mortes, au coin d’obscures rues, partout où la chance tombe. La chance, c’est cette heure de tombée : du jour, qui tombe sous le sens, l’éclairant d’en bas, au-dessous de tout, dessous ou dissous : Toi comme ma seule loi : perce une aurore boréale dans la banquise de l’époque, qui craque et fond : la planète elle aussi en chute libre, les années innées éclatant en fusées, le pouls de la chance à tes veines bleues. Au lieu de sang versé, je rêverai de vers en sang ; et je dirai, pour finir : que la fin soit sans ! Sans fin ou avec comme fin sans.





Histoire d’une erreur : comment la fable du monde devint monde… fable plus énorme encore que celle du « monde vrai ». Le geste de Nietzsche est-il d’abolir la transcendance pour tout verser dans l’éternel cycle du même sans fin, ou bien le surhomme est-il « moins » — plus léger, plus pauvre et dé/nué, — en vertu d’une propension à faire de ce moins que rien un monde ? Tout un monde, c’est-à-dire la différence indécidable entre monde et rien : double visage de Janus, l’un tourné vers l’anéantissement ou la mondialisation, l’autre tourné vers rien — rien de spécial, rien de déterminé, mais uniquement sur ce qui fait qu’un monde fait un monde (fait la différence) ; tourné vers le rien qui serait l’attention au moindre, presque à l’infime, au moins que rien, bref un surhomme minimaliste, attentif à tout mais aussi bien souverainement distrait, loin : l’être des lointains pour qui le proche est ce qu’il y a peut-être encore de plus lointain.

Thursday, October 1, 2015

Le zona de l'intérieur de la tête


Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,

Baudelaire, Adresse "Au Lecteur" des Fleurs du Mal.

Wednesday, September 30, 2015

Héraclite, à nouveau

Héraclite ferait partie de nos jours des « radicaux », matérialistes au fond de l’âme, et dieu sait si elle est profonde, chez eux, assez pour accepter même l’antimatière des morts. Ces gens-là ne croient en rien, moins encore que d’honnêtes terroristes, lesquels eux, au moins, respectent les plus aveugles croyances, au nom d’une ancestrale obéissance aux autorités, d’autant plus puissantes que rendues incompréhensibles. Ces gens-là, qui n’y croient donc pas, au salut des âmes, il en existe quelques-uns par siècle, au mieux. Et peut-être pour pas très longtemps encore, à en juger le train où le « monde » va. Les appeler « philosophes », c’est encore trop dire, surtout si l’on considère à quelle vitesse la « philosophie » s’est décomposée. La vérité, c’est qu’aujourd’hui plus personne n’est demandeur en la matière. Il manque cruellement tout besoin, et par conséquent toute vocation. Aucune mission, de ce côté (de la vérité), ne ne peut plus apparaître sensée, et donc il n’y a plus aucun message à délivrer, sinon peut-être celui de se délivrer des messages tout prêts. Le mot a toujours évoqué la messe qui finit en se congédiant elle-même : Ite missa est. 
Il n’est donc pas sorcier de comprendre pourquoi Héraclite fut tenu à distance, comme si « l’on » avait eu peur de toucher à ce feu qui brûle plus que les mains, — un feu qui brûle tous les feux visant à arrêter sa communication panique, tous les obstacles au demeurant vains car le feu se repose tout en se transportant sans cesse. Ses transports sont son lieu propre. Si la rivière « figure » le sens de l’existence, c’est parce que cette existence, où tout coule sans cesse, nul n’y entrera deux fois, et pas même une seule ; on n’aura jamais eu le temps de vivre, parce qu’on y est plongé jusqu’au cou, dans ces eaux toujours « autres et autres ». Héraclite serait donc bien le philosophe du « flux ». C’est-à-dire de ce temps qui conjugue la dissémination en pure perte et le surgissement impromptu. L’instant est pris dans un tourbillon dont l’œil est étrangement calme : repos dans la conflagration même. Cela se passe en un éclair.
L’Histoire vient toujours après coup mais cet après coup rétroagit sur toute perception de « l’époque », ce fameux Zeitgeist que personne n’aura jamais pu rencontrer en personne, et surtout pas sur le coup ! L’historicité hante l’époque comme un spectre. Non seulement parce que les spectres font sans cesse retour (spectres de l’avenir compris, communisme ou « démocratie »), mais… La période s’est interrompue, le « sed etiam », « mais encore » restant suspendu à l’avenir — qui tarde ; comme toute périodisation (distribution en âges, temps modernes ou pas) devient impossible en toute rigueur, sans pourtant conclure à la confusion « postmoderne » qui a déjà fait long feu. Il va falloir apprendre à conjuguer l’archi-archaïque avec l’absolument moderne, car l’ennemi reste là, dans nos murs et sur nos écrans & fenêtres d’ordinateur : celui que les derniers philosophes (Nietzsche, Heidegger) ont appelé « nihilisme », occidental avant tout même s’il s’est répandu, mondialisé partout. Le philosophe de l’avenir ne peut être que l’envers absolu des fondamentalistes de tout bord, religieux comme athées.
Finitude infinie: la limite protège (de) l’infini pour le garder tel. Elle agit ainsi pour l’amour de ce qu’elle s’interdit à elle-même. La limite se garde d’être infinie : elle s’arrête précisément là où « commence » l’infini. Comprendre ainsi que l’hybris qui menace plus que l’incendie, c’est de faire disparaître toute limite, d’effacer ce seuil qui est le dernier garde-fou de l’infini. Chaos, condition de possibilité de toute organisation infinie. C’est comme avec toute guerre qui se nourrit d’elle-même, se dévore elle-même en suscitant la violence nécessaire pour se développer. Mythe de la croissance infinie, la puissance ne pouvant « vivre » qu’en régime d’accroissement vers toujours plus de puissance — sens de la Wille zur Macht, qui convient mieux aux corporations qu’aux nations nécessairement limitées, ne serait-ce que territorialement. Le toujours-plus traduit toujours le supplément métaphysique. Logique de la force mesurée à ses effets : un très petit chiffre peut tout faire basculer (la majorité, par exemple, en démocratie). Mais le plus traduit d’abord le manque à gagner que serait la vie sans plus. Donc une vie de plus, un surhomme, etc. Heidegger a raison, tout cela pue la sacristie, camouflée en « philosophie de la vie » ! Plutôt le néant que n’importe quoi !