Saturday, May 12, 2018

Longévité

 5 juin 2006

"Qu’aujourd’hui les hommes vivent plus longtemps n’est pas une preuve de leur meilleure santé; on pourrait même tirer la conclusion inverse." C’est ce qu’écrivait Heidegger en 1940, dans un séminaire sur la physis d’Aristote. Lui-même est mort assez vieux, de sa belle mort, pour ainsi dire. Même s’il avait dû prendre une retraite anticipée en raison d’événements indépendants de sa volonté. Il paraît qu’un des plus graves problèmes économiques des sociétés développées consiste en l’allongement constant de la durée de vie. Et encore, la France se trouve privilégiée, puisqu’elle bénéficie d’une natalité étonnamment élevée, totalement incompréhensible, même en tenant compte du nombre élevé d’immigrés. Mais quand on pense aux quinze mille vieux qui ont crevé pendant la sècheresse de 2003, ce n’est certainement pas pour mieux soutenir leurs aînés qu’ils font des mioches. D’ailleurs, une fois qu’ils les ont pondus, ils s’en moquent pas mal, à en juger l’état de leur éducation ! Mais pourquoi n’inverserait-on pas les priorités? Pourquoi ne verserait-on pas des retraites anticipées aux jeunes de moins de trente ans, pour qu’ils aillent voyager, faire des études sérieuses, voir le monde, apprendre des langues lointaines, des métiers étranges, bref, tout simplement se cultiver ? Comme ça, en arrivant à trente ans, ils seraient moins enclins à vouloir se faire une planque en attendant leur retraite, puisqu’ils l’auraient déjà touchée.

Wednesday, May 9, 2018

Sunday, February 11, 2018

Trop tard

Je lutte contre la lourdeur de mes paupières. Tant que je garde les yeux ouverts, que je vois la lumière du jour (même tombé comme il vient de le faire), ‘je’ garde un semblant d’existence, mais il suffit que je les abandonne, [pour qu’aussitôt] je plonge dans le Tartare, entité obscure composée de la Tare (de l’art) & du (trop) tard. Trop tard pour quoi ? Prendre l’avion ? Mais non, c’est pour mardi prochain. Trop tard pour rien, alors – où serait le trop ? A moins que cela ne se mesure hors-cadre, et pas en termes de « ponctualité », (à laquelle je tiens absolument, « dans la vie » – pratique, où les trains doivent partir à l’heure, car heure = travail = division du temps en tâches ponctuelles). Sur le « plan » de la pensée, la ponctualité n’a aucun sens : elle n’a pas d’heures (ouvrables), et en conséquence jamais de repos non plus. Ou elle est éveillée, ou elle « dort ». Guillemets car c’est bien la-plupart-du-temps le cas. Parce que la vie « pratique » demande à ce qu’il n’y ait surtout pas à (trop) penser ;  ou que penser lui apparaît toujours « de trop ». Penser = hésiter ? Tarder ? D’où son côté demeuré, inadapté par rapport aux tâches du jour ; le dentiste qui m’a arraché cette dent pourrie (& couronnée, de surcroît, comme la reine d’Angleterre) n’avait pas intérêt à penser s’il voulait bien faire son travail ! Je cherche à savoir ce qui vraiment appelle à penser, et ne me satisfais pas de la réponse de Heidegger que c’est parce que nous ne pensons « pas encore » —ce « pas-encore » (que j’aimerais détourner de son sens plat et entendre « pas en corps », car ce n’est qu’en corps que la pensée peut « s’épanouir ») place la pensée dans la dimension négative du futur (défini traditionnellement comme « pas encore présent »), c’est-à-dire postule que la pensée puisse venir à elle-même en présence (présence à elle-même). C’est l’erreur de base de la Métaphysique : parler de « présence » pour la pensée, c’est faire de celle-ci une manière d’étant (subsistant) ; comme ça on a l’illusion d’avoir la pensée de X ou Y, Platon ou Nietzsche, à sa disposition, et donc reproductible sans autre effort que la mémorisation de l’écrit… absurdité qui exige du lecteur qu’il se transforme en Xerox ! 
[…]
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L’université même en son concept supérieur a vécu, je la tiens désormais pour un mensonge éhonté – dès lors que l’universalité a fait naufrage, entraînant avec elle le corps des « humanités ». Mais, tout en marchant par allées jaunies de feuilles mortes, je me représentais la situation – la mienne, tant que suis un enseignant « actif » - ainsi : d’une part les « Antiquités » (langues mortes, époques pré-modernes) sont la seule culture que je tienne pour « vivante », et j’en suis le rejeton en tout & pour tout, après avoir vécu en Ulysse, Alcibiade, Antigone, Héraclite, et même Platon – mais, et c’est le complément nécessaire de la première part dans la mesure où elle est la totalité (de la « culture »), je me refuse obstinément à tenir ce qui se consomme aujourd’hui pour autre chose que des produits de synthèse.  Dans un sens, ma liberté de manœuvre s’est réduite à presque rien, car j’estime vain de vouloir faire partager mes passions (c’en sont de violentes), et même néfaste : fatalement elles tourneront au poids mort qui entraîne au fond, et je ne tiens pas à être identifié à une antiquité, si respectable fût-elle aux yeux – de qui ? Mais ce « presque-rien » reste ouvert à une autre possibilité, hors-cadre ou hors-programme : ce que Hölderlin appelait la « sobriété junonienne ». Junon, c’est Héra en grec, la femme de Zeus, présente dans le nom d’Héraclite. Sobriété ne signifie pas simplification, ni le rigorisme puritain de ce poète qui tourne souvent en prédicateur, et finit en ermite en haut de sa Tour. Pour les curieux qui viennent le voir comme au zoo, « le poète » (il a même perdu son nom) écrit sur commande des « tableaux » des saisons, seul « sujet » qui puisse offrir un terrain commun – mais tout ne s’est-il pas défait à partir du moment où il se trouve abandonné de tous ? Où son métier n’a plus lieu d’être ? Disparition du poète – disparition du « peuple », tournant soit au petit-bourgeois (ennemi de toute poésie), soit au « travailleur » qui n’a pas de temps à perdre avec des poèmes qu’il ne comprend pas. Un luxe de déclassé, pour ainsi dire. Nécessairement décadents ou parasites dans un monde où la seule valeur reconnue universellement est « l’économie » (le profit), les « poètes » fondent-ils encore quoi que ce soit de durable ? A la manière de l’aède peut-être fictif Homère qui a donné aux Grecs leurs dieux, en ayant inventé, c’est-à-dire formé l’imaginaire grec : mortels & immortels inséparables, pas confondus mais pris dans la mêlée des histoires, humaines d’abord et c’est en quoi Homère a lancé les « humanités », ce mythe des « hommes supérieurs ».

Extrait de "Novembre Noir", 2011. 

Sunday, February 4, 2018

Voir reste à voir


J’aimerais effacer tout, faire comme si rien n’avait eu lieu, alors que rien n’a encore eu lieu, rien que la scène encore répétée de ma mort vue mais jamais venue. Peut-être devrais-je l’appeler. Mais de quel nom ? Tout nom étant un nom de mort, seule la mort resterait sans. Oui, je l’appellerais bien ainsi, mais comment l’écrire, ce « sans » ? Même sans finira par faire trop sens. Pour me distraire de ces pensées sans issue, je laisse se déployer l’Amazone et les petits personnages disséminés à travers l’étendue, les uns cheminant le long de pistes recouvertes de hautes herbes, un autre sur une pirogue remontant le petit estuaire jusqu’à la rive bordée de maisons-cases sur pilotis. Toujours le paysage se fait percevoir comme une composition picturale nettement séparée du point de vue où est placé l’observateur. La foule compacte lui paraît semblable, avec un mouvement beaucoup plus lent et régulier, aux centaines d’insectes qui tourbillonnent autour du lampadaire, parfois visité par une chauve-souris qui en gobe un en passant.

L’œil qui s’ouvre a déjà percé le jour : don Jorge, le shaman de la forêt, m’avait dit que, pour voir, il vaut mieux fermer les yeux, ou du moins les maintenir à demi clos. Or j’ai découvert qu’il n’y a pas de condition requise : voir arrive ou n’arrive pas, et arrive ou n’arrive pas les yeux ouverts ou fermés, c’est égal. Voir n’a rien à voir avec l’optique, qui, elle, a tout à voir avec les illusions. Voir quoi ? Voir avant tout le néant — à  nouveau, comme la veille à la même heure, les pompes de la piscine se sont mises en marche avec leur bruit saoulant de succion. A la réception de l’hôtel, l’employé a posé sa tête sur le clavier de l’ordinateur pour dormir un peu. Aussitôt un autre, plus jeune, est venu le tirer de sa torpeur et le rappeler à son devoir. Il n’y a pas un seul client à l’horizon. Voir, c’est toujours voir au-delà, percer à jour. Perdre de vue le cadre, le casser en morceaux toujours plus petits par exemple. Fixer le nez de l’homme sur les lettres du clavier. Respire-t-il l’odeur de ses rêves ? Est-il entré dans le nirvana qui semble le nimber d’une grâce de patate douce ? Il n’y a pas là de scène du tout. Pas de drame non plus. Voir reste toujours à voir. 

Extrait de "O Ma Tête de Mort", 2009. 

Thursday, December 7, 2017

Trinité


Les frontières, contrairement aux apparences

« Les frontières, contrairement aux apparences, sont moins faites pour empêcher les étrangers d’entrer que pour empêcher les nationaux de sortir. » 

Owen Lattimore, le grand historien de la Muraille de Chine.

Les étoiles au ciel cinglant
ne savent pas où elles volent
tant qu’elles brillent
peu importe aux yeux de qui
ni même s’il n’y a ni yeux ni dieux.

Wednesday, November 29, 2017

programme négatif


Il ne s’agit pas d’un énième livre sur X ou Y, juste du (seul) Livre dont il ne reste que des ruines ou des éclats. Des atteintes à la décence indécente des insensés censés savoir bien-penser. Tous les termes sont réversibles : le sensé est insensé de vouloir faire sens du non-sens, et l’insensé expose la vérité du sens : qu’il n’en a pas, qu’il ne peut pas en avoir, sinon il devrait son sens au non-sens. Alors : tous insensés ? Oui, mais pas de la même manière, et c’est elle (la main qui tient) qui fait pencher vers – cette inclinaison fait toute la différence, sans rien sauver d’une confusion au départ.  Parce qu’encore une fois les liens ne sont pas faits au départ, ils mettent du temps à se nouer, et ces nœuds se défont souvent aussi vite qu’ils se sont noués. Mais pour le principe admettre que les liaisons ne sont pas coupées par autre chose que la chute inattendue d’un arbre sur les fils. D’ailleurs la technologie du sans-fil progresse partout. Il faut quand même recharger les batteries. Poétique et technique s’excluent mutuellement même s’il y a eu une technique poétique (la métrique, par ex.). L’interdit de séjour a été réduit à néant par la destruction de tout séjour, poétique ou non, sur cette terre.